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Groupe (Le maître d’école est sur le côté) / Guy Bellay

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Groupe (Le maître d’école est sur le côté)

Voici, de gauche à droite et de haut en bas :

Murielle, obèse et aphasique ;

Sylvie, sa tumeur sèche au cerveau ;

Line, son diabolo douloureux dans l’oreille ;

Patrick, sournois, bas comme une souche ;

Louis, qui garde sa casquette sur sa tête pour rester sûr de lui, mais l’ôte pour se frotter contre les chats ;

Sandra, orpheline aux mots dépareillés ;

Jean, silencieux, bras croisés, qui attendra six mois pour parler et me dire : « Vous ne me connaissez pas. »

Gaétan, qui aime mourir autant que vivre ;

Marc, qui incendie les boîtes aux lettres, appelle douze fois les pompiers, lâche les ciseaux du deuxième en visant les crânes, s’acharne à vouloir lire, et enfin y parvient ;

Karl, qui agite ses mains devant ses yeux, et c’est à longueur de jour le vol suspendu d’une mésange devant une fenêtre vide ;

Alain, qui a deux pères, et José, un demi ;

Annie, qui a repoussé ma main de son épaule comme un serpent ;

Gaëlle, la douce, la privilégiée du cœur et de l’esprit, apeurée par ces maladroits ;

Vincent, qui guette pour frapper ;

Valérie, au père suicidé le jour de la rentrée, et qui sourit toujours ;

Claudine la mince, la tranquille ;

Stéphane le parfait ;

Kamel, qui ne sait pas parler à plusieurs personnes à la fois ;

Éric, d’une franchise de faucille ;

Claire, que j’ai déçue : « Si tu t’énerves, toi aussi… » ;

Sandrine, qui a passé sa main devant mon visage, comme on désembue une vitre, quand je rêvais ;

et ceux qui sont heureux d’être oubliés.

De toute ma présence, j’allège cet échafaudage de consciences nues. Les plus faibles sont dessous. Et chaque soir, je suis, pendant un instant, comme une cage vide dont la porte bat.

(in « La Liberté, c’est dehors » – puis dans « Les Charpentières »)

[GUY BELLAY (1932~2016)]

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