(L) Extrait de « Jérôme » (Jean-Pierre Martinet) :

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Solange me répétait souvent, ces derniers temps, comme à peu près chaque année vers la mi-avril, qu’il allait falloir bientôt se méfier de la douceur de l’air. Surtout ne pas s’abandonner, ne pas se laisser aller à la nostalgie de l’amour et des caresses, car alors on est foutu. Foutu, tu comprends, Jérôme? Elle aimait me parler cachée derrière les vieux rideaux en velours vert de la salle à manger. Sa voix ne me parvenait qu’assourdie, lointaine, comme celle d’une morte déjà, mais chaque mot se gravait dans ma mémoire. Oui, poursuivait-elle, mieux vaut respirer l’odeur infecte des canaux, eux au moins, avec leur eau croupie et toutes les saloperies qu’elle charrie, ne mentent pas. Que le printemps crève, qu’il ne revienne jamais. Monsieur Cloret s’est tourné vers moi et m’a demandé sur un ton faussement détaché si j’avais fini de me moquer de lui et de sourire stupidement aux anges. Comme je ne répondais pas, il m’a regardé longuement sans rien dire, au début avec une certaine indulgence, puis de plus en plus froidement, sans parvenir à masquer sa haine. Alors, toutes les fleurs noires, là-bas, dans les champs, sous les troènes, se sont mises à trembler de rage. Il tortillait nerveusement sa moustache, elle rebiquait légèrement vers le côté droit, et cela me donnait une folle envie de rire, vers le côté droit, ou gauche, je ne me souviens plus très bien, comme un crochet ou un doigt méchamment recourbé pour griffer, et si sa moustache avait rebiqué des deux côtés à la fois, on aurait dit un fer à cheval ou une petite barque qu’il aurait maintenue en équilibre sur sa lèvre supérieure, une petite barque d’un jaune délavé, vraiment ridicule, alors j’ai éclaté de rire car une odeur de gaufrettes chaudes entrait par la fenêtre. Vous êtes grotesque, m’a-t-il dit, tout à fait grotesque, une sorte d’épouvantail, seulement voilà, vous ne faites plus peur à personne, bien au contraire, tout le monde se fout de vous, vous êtes la risée de la ville. Il semblait absolument hors de lui, l’odeur des gaufrettes avait l’air de le rendre fou, il ne devait pas supporter la moindre odeur, sans doute aurait-il voulu vivre dans un monde tout à fait neutre, inodore, incolore, sans souffrances, sans sensations, sans le moindre sentiment, et dès que la vie se rappelait à lui, insolemment, ou au contraire, comme c’était le cas aujourd’hui, d’une manière relativement discrète, il devenait volontiers agressif. Grotesque, tout à fait, Jérôme Bauche. Vous devriez avoir honte. Honte, Jérôme, vous devriez avoir. Votre vie sur terre n’est absolument pas justifiée, alors vous devriez tout de même faire un petit effort pour que l’on vous oublie, ne croyez-vous pas, Jérôme, m’entendez-vous, Jérôme Bauche, je dis cela dans votre intérêt, et non pour vous blesser. J’ai eu brusquement peur que monsieur Cloret ne s’évapore par la fenêtre ouverte, comme une petite fumée malodorante, et que l’on m’accuse du crime. Alors, sans doute, on me ramènerait là où l’on m’avait déjà mis si souvent. J’ai pensé avec horreur aux sales fleurs noires, vicieuses, pleines de poison, là-bas, dans les champs, sous les troènes, les enfants les coupent en pleurant parce qu’ils s’écorchent les doigts, et s’ils reviennent les mains vides à la maison, ils passent un mauvais quart d’heure. Mais les aubépines n’étaient pas encore en fleurs. Pourtant elles auraient dû, à cette époque de l’année. Mais non, elles ne l’étaient pas, sans doute parce que les choses n’étaient plus comme elles auraient dû être, pour des raisons qui m’échappaient, roses ou blanches, c’était ainsi qu’on les apercevait autrefois dans la campagne, et odorantes, leur parfum était si fort qu’il faisait venir les larmes aux yeux, surtout le soir, quand je me sentais encore plus seul que d’habitude et que je continuais à traîner dans la campagne, bien après que les enfants sont rentrés de l’école. Honte vous devriez avoir. Honte, honte. Monsieur Cloret me désignait du doigt, comme un objet bizarre dans une vitrine. Il essayait avec obstination d’inscrire le mot honte sur mon front, de me marquer comme on le fait avec le bétail. Je le regardais sans rien dire, cela semblait le mettre encore plus mal à l’aise que si j’avais été insolent, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et il me répétait avec de moins en moins de conviction que j’étais grotesque. Je lui ai demandé s’il voulait voir mamame, non, il ne voulait pas, et d’ailleurs, à quarante-deux ans passés, je devrais quand même cesser d’appeler ma mère mamame, c’était absolument ridicule, est-ce que j’en avais conscience? Alors, il voulait peut-être voir Solange? Non plus. Il m’a prié sèchement de ne plus l’embêter avec Solange. J’ai remarqué non sans un certain plaisir que lorsque je prononçais le nom de Solange, il pâlissait légèrement. Il a dû se rendre compte que son trouble ne passait pas inaperçu, et il a tenté de se justifier. Vous comprenez, Jérôme, je n’ai rien contre Solange, pas le moindre petit grief, mais vous conviendrez tout de même que… Je me suis mis soudain à trembler parce qu’un enfant, là-bas, une petite fille blonde au regard éteint, venait de s’écorcher en coupant les fleurs noires, elle pleurait silencieusement sous les troènes en regardant ses mains saigner, et je me suis dit alors que ce que je supportais le moins chez monsieur Cloret, c’était l’odeur de ses moustaches, une odeur fade, sournoise, rosâtre, comme d’une lèpre qui le rongerait lentement de l’intérieur. Il avait dû les enduire avec de l’huile rance, à bon marché, comme ils font tous dans les bas quartiers de la ville, surtout ceux qui, comme monsieur Cloret, habitent près du canal Catherine: ils traînent partout après eux cette odeur intolérable, ils rasent les murs à la nuit tombante, parfois ils se font mettre à la porte des endroits chics, alors, à force, ils deviennent aigris, ils finissent par se sentir aussi inutiles que des vieux journaux abandonnés dans un grenier. Laissez-moi tranquille, Jérôme, avec Solange, et puis, je vous en prie, cessez donc de trembler, c’est indécent, à la fin, je ne vais pas vous manger. D’ailleurs je n’ai jamais mangé personne, tout le monde vous le dira dans le quartier, j’ai un coeur d’or et je suis là pour vous aider. Je n’ai pas eu le courage de lui expliquer que ce n’était pas à cause de lui que je tremblais, et puis, finalement, je préférais lui laisser l’illusion de sa supériorité, ainsi, le moment venu, ma victoire n’en serait que plus savoureuse, d’ailleurs, maintenant, la petite fille avait quitté en courant le champ de fleurs noires, je la voyais lentement disparaître dans l’eau, entre les roseaux, je voulais l’aider à mourir mais je ne parvenais pas à faire le moindre geste, peut-être avait-elle un dernier regard pour la lumière d’avril, là-bas, derrière les troènes, au-delà du fleuve, au-delà des champs, et plus loin encore, dans les régions silencieuses et vertes du ciel. Quand la gamine a disparu complètement dans l’eau et que les derniers cercles sont venus mourir sur la berge, je me suis senti brusquement soulagé et j’ai eu de nouveau conscience de la présence de monsieur Cloret. Son costume non plus ne me plaisait pas, je ne m’en rendais compte que maintenant: il n’était pas du tout en harmonie avec mon chandail bleu pâle en laine mohair, et cela me choquait d’autant plus que c’était mamame qui l’avait tricoté. C’était une très grave offense, presque une déclaration de guerre. J’ai toujours aimé que les choses soient en harmonie, comme autrefois les aubépines avec les tabliers des petites filles et la fraîcheur qui montait des prairies, des ruisseaux bien enfoncés dans l’herbe profonde et chaude, et non ce tintamarre, cette criaillerie insupportable. Je trouvais aussi que l’odeur des gaufrettes se mariait bien mal avec l’odeur d’huile rance de ses moustaches. Le plus odieux était sans doute ces relents de déodorant qui parvenaient à mes narines et qui, loin de masquer l’odeur de sa transpiration, la soulignaient grossièrement, la transformant en une légère, presque troublante, odeur de corps en putréfaction. Il n’y avait pas que son costume que je haïssais, sa cravate rose bonbon, elle aussi, m’était odieuse. Elle m’insultait, moi, Jérôme Bauche, personnellement. Elle était un défi au bon sens, à la logique. Elle réduisait à néant tous mes projets, toutes mes espérances. Ainsi, tous les efforts de mamame n’avaient servi à rien, les sacrifices qu’elle s’était imposés pour m’élever, ses souffrances quotidiennes: foutaise. Tout cela à cause d’une horripilante vieille cravate rose portée par un certain monsieur Cloret. Je me sentais devenir enragé, car oui, vraiment, ce que je supportais le plus mal dans la vie, c’était l’absence d’harmonie, ces cris, cette vulgarité, comme si l’on se promenait éternellement dans une fête foraine, et au bout du compte, rien qu’un désaccord profond, une envie folle de se boucher les oreilles pour ne pas entendre ses propres hurlements. Le visage tuméfié à force de prendre des coups sur la gueule. Elles auraient dû, pourtant, elles auraient dû fleurir à cette époque de l’année, les aubépines, et d’autres fleurs encore, tant d’autres, des volubilis, des pois de senteur, des jonquilles, des lilas, mais non, rien. Il me semblait maintenant qu’il y avait des années que la petite fille s’était noyée, ce n’était plus qu’un souvenir assez doux que l’on pouvait évoquer sans trop de souffrance. Monsieur Cloret m’a demandé s’il pouvait fermer la fenêtre car l’odeur des gaufrettes l’indisposait. Il avait mangé à midi une viande en sauce qu’il n’arrivait pas à digérer. D’habitude, il les digérait bien, les viandes en sauce, mais cette fois non. Sans doute à cause du temps. D’ailleurs, il préférait, en général, les côtelettes de mouton. Et moi? Est-ce que j’aimais les viandes en sauce? Je lui ai dit que non, pas tellement, d’ailleurs mamame n’avait plus tellement de goût à faire la cuisine depuis son accident. Solange non plus. En général, j’aimais mieux acheter un plat cuisiné chez la charcutière d’en face, madame Parnot, genre céleri mayonnaise, avocat aux crevettes, filets de harengs avec des pommes de terre à l’huile et un peu d’oignons, mais pas trop, car j’avais du mal à les digérer, cela me donnait des renvois toute la journée, ou bien encore salade de museau. A vrai dire, j’en étais fou, moi, de la salade de museau. Et lui? Pas tellement. Il avait l’air presque gêné en m’avouant cela, comme s’il s’agissait d’un secret honteux. Je lui ai dit que cela n’avait pas tellement d’importance, finalement. Je connaissais plein de gens remarquables qui n’avaient pas le moindre goût pour la salade de museau, et cela ne les avait nullement empêchés de très bien réussir dans la vie. Il ne fallait pas qu’il s’en fasse pour cela. Il m’a affirmé, en insistant sur chaque mot d’une manière que je n’ai pu m’empêcher de trouver bizarre, qu’il n’avait absolument rien contre la salade de museau, bien au contraire, mais ce qu’il supportait mal c’était l’ensoleillement du vinaigre. Il s’est repris: je voulais dire l’acidité, l’acidité du vinaigre, bien sûr, excusez-moi. Vinaigre c’est vin-aigre, d’où aigreur, aigreurs d’estomac. Tous mes estomacs ont des aigreurs. Enfin non. Je ne voulais pas dire que j’avais plusieurs estomacs, bien sûr, excusez-moi, je n’en ai qu’un, hélas, comme tout le monde, ne voyez pas là, mon cher Jérôme, la marque d’un orgueil diabolique. Enfin, vous me comprenez, vous voyez sûrement ce que je veux dire. Je ne comprenais rien, je ne voyais rien, sauf cette ignoble cravate rose. Monsieur Cloret continuait à tortiller sa moustache en essayant de me persuader que son médecin, un émigré russe du nom de Barelkovsky, en qui il avait une confiance absolue, le lui avait formellement interdit. Je n’ai pu m’empêcher de lui demander quoi. Interdit quoi? Mais le vinaigre, voyons! Soyez donc un peu plus attentif, bon sang, jeune homme, nous ne sommes pas là pour nous amuser. Il y avait tant de haine dans ses yeux que j’ai préféré faire semblant de m’intéresser à ses propos. Vinaigre, vin-aigre, enfin, Jérôme, vous n’allez tout de même pas m’obliger à vous faire un dessin? Si vous ne me croyez pas, j’ai même un certificat du professeur Barelkovsky chez moi, et je pourrai vous le montrer quand vous voudrez. Car on ne sait jamais. Vous n’êtes pas le seul à ne pas supporter l’acidité du vinaigre, allez, ai-je lancé sans conviction, vous n’êtes pas un phénomène, allez, loin de là, Solange est exactement comme vous, vous n’aurez qu’à lui poser la question, un jour, vous verrez bien. Monsieur Cloret s’est raidi dans son fauteuil et j’ai compris alors que l’odeur des gaufrettes continuait à pénétrer dans la pièce malgré les fenêtres fermées. Sans doute par les interstices. On aurait dû mettre des bourrelets. Il faudrait que j’en parle à Solange. Je me sentais de plus en plus mal car cette sale cravate rose bonbon semblait avoir une consistance poisseuse qui me donnait envie de pleurer et de m’essuyer les mains contre mon pantalon. Mais mamame n’aurait pas voulu. Elle m’aurait grondé sans doute et privé de salade de museau pendant plusieurs jours, et peut-être même de sortie. Pour essayer de cacher mon trouble, j’ai affirmé que, s’il le désirait, le professeur Barelkovsky pourrait lui confirmer que Solange ne supportait pas l’acidité du vinaigre. Monsieur Cloret a balbutié que le professeur Barelkovsky n’avait jamais rencontré Solange, il ne l’avait même pas croisée dans la rue, à plus forte raison il ne l’avait jamais soignée, qu’est-ce que j’allais inventer là, d’ailleurs, même si elle s’était présentée dans son cabinet, il l’aurait mise à la porte immédiatement. Il m’a prié de cesser de raconter des histoires à dormir debout et de ne plus essayer de salir la réputation du professeur Barelkovsky, qui était l’un des hommes qu’il respectait le plus au monde. Il se sentait très nerveux, ces jours-ci, m’a-t-il confié, sans doute à cause du printemps, c’était la saison des odeurs, il la redoutait depuis qu’il était petit, il se sentait assailli, il suffoquait, il se débattait comme un forcené, il suppliait Dieu de l’épargner, mais il n’y avait rien à faire, c’était exactement comme l’acidité du vinaigre, il n’arrivait pas à s’y habituer, il passait ses nuits, dès la fin mars, à se retourner dans son lit et à se demander comment il allait parvenir cette année encore à supporter l’odeur des arbres, et celle des fleurs, et celle de la terre après la pluie, et la plus intolérable de toutes, celle des femmes qui sont si désirables dès que le mois d’avril arrive et que l’on se traîne dans les rues sales, étroites, en se demandant avec angoisse combien de jours on va tenir le coup. L’été aussi, lui ai-je répondu, c’est la saison des odeurs, surtout au début, mais elles sentent différemment, elles sont plus fortes, plus âcres, avec parfois des relents de pourri et de cercueil fraîchement ouvert. Sans doute à cause du vent. Il m’a demandé si j’arrivais à supporter l’odeur du foin coupé, à la campagne, je lui ai dit oui, mieux même elle me remplissait d’une joie étrange, surtout quand il avait plu. Il m’a avoué en baissant les yeux que cette odeur le rendait fou, qu’elle lui donnait des envies de meurtre, alors il se mettait à prier pour rester dans son état normal. J’ai répété à voix basse: sans doute à cause du vent, sans doute à cause du vent, sans comprendre très bien pourquoi je lui disais cela. J’avais l’impression bizarre que ce n’était pas moi qui parlais, mais une voix très lointaine, oubliée depuis des années, et qui remontait d’un passé enfoui, vaguement immonde, comme si mon corps n’était plus qu’un placard vide où viennent se cacher des enfants monstrueux. Mon inquiétude a semblé envahir à son tour monsieur Cloret. Solange avait bien raison de dire que la peur est une maladie contagieuse. Il m’a dévisagé longuement, comme s’il me voyait pour la première fois: c’est fou ce que vous pouvez ressembler à Solange, vous avez exactement les mêmes yeux qu’elle. Je lui ai fait remarquer qu’il m’avait demandé de ne plus lui parler de Solange, et maintenant c’était lui qui la remettait sur le tapis. Il m’a demandé pardon, mais je le détestais encore plus avec son air humble et soumis que lorsqu’il me dévisageait sans indulgence comme une bête curieuse. J’ai compris que sa faiblesse devant les odeurs me donnait un immense avantage sur lui: au moment voulu, je pourrais l’écraser comme une vermine, j’en étais sûr maintenant.

{Jean-Pierre Martinet, Jérôme,  Le Sagittaire, 1978 – Réédition Finitudes (c) 2009}

 

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