(L) Extrait de « La route du retour » (Jim Harrison) :

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On oublie volontiers qu’en moyenne nous mourons sept fois plus lentement que nos chiens. La simplicité de cette loi proportionnelle m’a frappé très tôt, car j’ai grandi dans une région si reculée que durant mon enfance les chiens ont été mes meilleurs amis. Voilà pourquoi j’ai toujours parlé en prenant mon temps; mais si mes cordes vocales avaient été constituées différemment, j’aurais sans doute fort bien grondé, aboyé ou hurlé en humant un danger invisible, situé au-delà de la lumière qui, croyons-nous, nous entoure, ou plus souvent nous ensevelit. Ma mère était une Sioux Hunkapa (eux-mêmes s’appellent les Lakotas), mon père un orphelin venu de l’Est, aux cheveux blanc-gris comme la neige de mars sous laquelle on n’espère nul printemps, un homme sujet à des crises de folie tout au long de sa vie consacrée pour l’essentiel à aider les autochtones à s’habituer à leurs conquérants. Après sa démobilisation pendant la guerre de Sécession et jusqu’en décembre 1890, il se consuma corps et âme dans ce but, choisissant la botanique comme outil de libération et cela dans une région, les Grandes Plaines, peu propice à la culture d’arbres fruitiers ou de buissons à baies originaires de l’est du pays. Le complet échec de la mission à laquelle il avait voué son existence ne me le fait qu’admirer davantage, même si mort il a été beaucoup plus facile à supporter que de son vivant, si terribles étaient les accès d’irrationalité qui s’emparèrent de lui pendant les vingt dernières années de sa vie.

J’ai toujours rassemblé mes pensées le dimanche, une habitude acquise dans mon enfance, lorsque mon père renonça à l’Eglise et entreprit mon éducation avec une énergie qu’il faut bien qualifier de désagréable. Il avait peu à peu adopté cette conviction religieuse autochtone selon laquelle chaque jour devrait être un dimanche de piété, et l’absence de toute application immédiate à ses impulsions religieuses fit de moi une proie toute désignée. Quel jeune garçon aimerait vraiment que par les longues soirées d’hiver on lui lise au coin du feu les pages qu’Emerson consacra à la confiance en soi? Ou bien l’été, quand la nuit tombe tard, quel adolescent apprécierait de rester assis à écouter, alors qu’il pourrait encore être dans les collines, de l’autre côté de la rivière Niobrara, à chercher des pointes de flèche avec les chiens? Kate, un airedale, croyait même pouvoir les trouver toute seule, quand elle ne cherchait pas une proie à tuer et à manger, aboyant avec insistance devant la moindre petite pierre aux bords tranchants. Et chaque dimanche soir, je me retrouvais assis à la table de la cuisine pour tirer les leçons de la semaine précédente, griffonnant d’une écriture enfantine dans mon tout premier cahier à couverture bleu ardoise: « Je veus pas hêtre issi. »

 {Jim Harrison / Edition 10/18 Traduit par Brice Matthieussent}

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