(L) Extrait de : « Demande à la poussière » (John Fante) :

fante

« La sensation s’évapore aussi vite qu’elle est venue, et quand je me relève je suis bien dégoutée de moi-même, l’horrible teigne, ce sale chien noir d’Arturo Bandini.

Alors je me mets à mon bureau et je m’attelle à ma lettre de critique pour Sammy.

 Cher Sammy,

Cette petite trainée est venue chez moi ce soir ; tu sais bien qui je veux dire, Sammy. Cette petite pute mexicaine aussi bien roulée qu’elle est gourde. Elle a porté à ma connaissance certains scribouillages dont tu serais soi-disant l’auteur. Qui plus est, elle m’a appris que tu étais bientôt mûr pour le Grand Faucheur. Ordinairement je trouverais ça tragique comme situation. Mais ayant eu le loisir de lire ta bouse de manuscrit je crois pouvoir me faire l’interprète du monde entier en te disant tout de suite que ton trépas arrange tout le monde. Sammy, tu ne vaux et ne vaudra jamais rien comme écrivain. Je suggère en conséquence que tu devrais t’en tenir à faire le ménage dans ton âme, imbécile, avant de quitter un monde qui soupire déjà de soulagement à l’idée de te voir partir. Je voudrais pouvoir dire honnêtement que ta disparition me fera une peine énorme. Je voudrais aussi que tu aies pu, comme moi, laisser quelque chose à la postérité pour marquer ton passage sur terre. Mais tout ceci n’étant que trop clairement impossible, je te conjure de ne pas gâcher dans l’amertume les derniers jours qui te restent. Il est vrai que le destin ne t’a pas précisément gâté. Comme tout le monde ici-bas je suppose que toi aussi tu es content que cela se termine, et que tu te réjouis de savoir que les infâmes pâtés que tu as commis sur la page ne seront jamais examinés par la multitude. Je parle au nom de tout homme raisonnable et normalement constitué lorsque je t’adjure de brûler ce tas de fumier littéraire et de ne plus toucher désormais ni à l’encre ni à une plume. Même chose si tu as une machine à écrire, parce que même la frappe de ce manuscrit est une véritable disgrâce. Au cas où tu persisterais cependant dans ta pitoyable envie d’écrire, ne te gêne surtout pas pour m’envoyer tes âneries. Je te trouve quand même amusant. Même si bien sûr tu ne le fais pas exprès.

 Là, ca y était, terminé. Il ne s’en remettrait pas. J’ai replié les manuscrits et j’ai mis la lettre avec dans une grande enveloppe. Je l’ai scellée, timbrée, adressée à Samuel Wiggins, Poste Restante, San Juan, California, et j’ai mis le tout dans ma poche-revolver. Ensuite j’ai remonté l’escalier pour sortir de l’hôtel et poster ça dans la boîte au coin de la rue. Il était trois heures du matin à peu près. Un matin incomparable : le bleu et le blanc des étoiles et du ciel étaient comme des couleurs du désert et je me suis arrêté pour les regarder tellement elles étaient douces et émouvantes ; à se demander comment c’était possible, pareille beauté. Pas une seule fronde ne bougeait dans les palmiers sales. On n’entendait pas un bruit.

 Tout ce qui en moi était bon s’est mis à vibrer dans mon coeur à ce moment précis, tout ce que j’avais jamais espéré de l’existence et de bon sens profond, obscur. C’était ça, le mutisme absolu, la placidité opaque de la nature complétement indifférente à la grande ville, le désert sous les rues et la chaussée ; et, encerclant ces rues, le désert qui n’attendant qui n’attendait que la mort de la ville pour la recouvrir de ses sables éternels. J’étais soudain investi d’une terrible compréhension, celle du pourquoi des hommes et de leur destin pathétique. Le désert serait toujours là, blanc, patient, comme un animal à attendre que les hommes meurent, que les civilisations, s’éteignent et retournent à l’obscurité. Les hommes étaient bien braves, si c’était ça, et j’étais fier d’en faire partie. Tout le mal de par le monde n’était donc pas mauvais en soi, mais inévitable et bénéfique ; il faisait partie de cette lutte éternelle pour contenir le désert.

 En regardant au sud en direction des grosses étoiles je savais que là-bas s’étendait le Santa Ana Desert, que là-bas sous les étoiles un homme pareil à moi gisait dans une cabane ; un homme que le désert avalerait plus tôt que moi, et ce que je tenais à la main c’était son dernier effort, l’expression de sa lutte contre le silence implacable vers lequel il se sentait précipité. Assassin ou barman, barman ou écrivain, qu’importe : son sort était le sort de tous, sa fin ma fin ; et ce soir dans cette cité de fenêtres éteintes il s’en trouvait des millions comme lui et comme moi, aussi impossibles à différencier que des brin d’herbe mourante. C’était déjà assez dur comme ça de vivre, mais mourir c’était la tâche suprême. Et Sammy allait bientôt mourir.

Debout sur le trottoir, la tête appuyée contre la boîte à lettres, je me morfondais pour Sammy, pour moi, pour tous les vivants et les morts. Pardonne-moi, Sammy ! Pardonne à l’idiot ! Là-dessus je suis retourné chez moi et j’ai passé trois heures à lui écrire du mieux que j’ai pu critique et conseils. Pas du genre, ça c’est mauvais, ça ne colle pas. Je disais plutôt, à mon avis, je verrais plutôt, etc., etc. Quand je me suis couché, il était six heures du matin, mais j’ai dormi du sommeil du juste. J’étais vraiment formidable ! Un grand homme, décidément, doux et plein de tact, aimant homme et bêtes d’un amour égal. « 

{John Fante / 1909~1983 / [Ask the Dust, 1939] / Traduit par Philippe Garnier, (c) Christian Bourgois}

 

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